Le langage des signes :
une langue à part entière
ou un simple code ?
Pendant des siècles, on a cru que les langues des signes étaient de simples codes gestuels, des pantomimes ou des langues orales « mimées ». La linguistique moderne a prouvé le contraire — avec des données scientifiques irréfutables.
En 1960, le linguiste américain William Stokoe publie une étude révolutionnaire sur la American Sign Language (ASL) — et scandalise la communauté scientifique de l’époque. Sa thèse : l’ASL est une vraie langue, avec sa propre grammaire, sa propre syntaxe et sa propre structure phonologique. Aujourd’hui, ce fait est universellement reconnu. Mais les préjugés, eux, persistent.
Déconstruire les idées reçues
Avant d’explorer ce qu’est réellement une langue des signes, il faut démonter les mythes qui l’entourent encore — y compris dans des milieux éduqués.
« Il n’existe qu’un seul langage des signes universel »
Beaucoup pensent qu’une seule langue des signes existe dans le monde entier, comme un esperanto gestuel.
Il en existe plus de 300, souvent mutuellement inintelligibles
La LSF (France) et la BSL (Royaume-Uni) sont deux langues différentes. Un sourd français et un sourd britannique ne se comprennent pas plus qu’un francophone et un anglophone. L’ASL américaine est d’ailleurs plus proche de la LSF française — historiquement liées — que de la BSL.
« Les langues des signes sont des versions mimées des langues orales »
L’idée que la LSF serait du français « mimé avec les mains » est très répandue.
Elles ont une grammaire et une syntaxe entièrement indépendantes
La structure grammaticale de la LSF n’est pas celle du français. L’ordre des mots est différent, la négation s’exprime autrement, et certaines structures n’ont pas d’équivalent en langue orale. Ce sont des langues à part entière, non des dérivés.
« Les langues des signes sont moins précises que les langues orales »
On suppose souvent que les signes ne permettent pas d’exprimer des concepts abstraits, techniques ou subtils.
Elles permettent une expressivité équivalente ou supérieure dans certains domaines
Les langues des signes permettent d’exprimer des nuances inaccessibles aux langues orales — notamment grâce à l’utilisation simultanée de l’espace, du mouvement et de l’expression faciale. Elles ont leur propre poésie, leur propre humour, leurs propres jeux de mots.
Une grammaire propre et sophistiquée
Ce qui distingue une langue d’un code, c’est la présence d’une grammaire — un système de règles qui permet de générer une infinité de phrases à partir d’un nombre fini d’éléments. Les langues des signes possèdent cette grammaire, et elle est fascinante.
L’espace comme grammaire
Les langues des signes utilisent l’espace devant le locuteur comme une véritable grammaire spatiale. On assigne des positions dans l’espace à des personnes ou des objets, puis on les référence avec des pointages — un système pronominal unique au monde.
→ Placer « Jean » à gauche, « Marie » à droite, puis pointer pour les pronominaliser dans la phrase entièreL’expression faciale comme morphologie
Les expressions faciales ne sont pas de l’émotion ajoutée — elles sont de la grammaire. En LSF, une même phrase signée avec des sourcils levés est une question fermée. Avec des sourcils froncés, c’est une question ouverte. L’expression est fonctionnelle, pas ornementale.
→ Sourcils levés = question oui/non · Sourcils froncés = question ouverte · Tête hochée = affirmationLes verbes directionnels
Certains verbes en langue des signes intègrent leurs arguments grammaticaux dans leur mouvement même. Le mouvement du signe « donner » part de l’agent vers le receveur — encodant sujet, verbe et objet dans un seul geste. Une économie grammaticale remarquable.
→ Je-donne-à-toi / Tu-donnes-à-moi : un seul signe, direction opposée, sens différentLe temps et l’aspect
Le temps grammatical est marqué par une ligne temporelle dans l’espace — le passé derrière l’épaule, le futur devant soi. Les aspects (action continue, répétée, achevée) sont marqués par la répétition ou la modification du mouvement du signe.
→ La ligne du temps est littéralement spatialisée dans la grammaireL’une des propriétés grammaticales les plus fascinantes des langues des signes est leur capacité à exprimer plusieurs informations simultanément — une chose impossible dans les langues orales, qui sont linéaires. La forme d’une main, sa position, son mouvement et l’expression faciale peuvent tous porter des informations grammaticales en même temps. Un « débit » d’information potentiellement supérieur.
Un monde pluriel : les grandes langues des signes
Née à Paris au XVIIIe siècle, influencée par l’abbé de l’Épée. A directement influencé l’ASL américaine — apportée aux États-Unis par Laurent Clerc en 1817.
~100 000 locuteurs en FranceParadoxalement plus proche de la LSF française que de la BSL britannique. Reconnue officiellement comme langue à part entière aux États-Unis depuis 1988.
~500 000 locuteurs natifsLangue officielle au Royaume-Uni depuis 2022. Utilise un alphabet manuel à deux mains — très différent de l’alphabet manuel à une main de la LSF et de l’ASL.
~87 000 locuteursPrincipale langue des signes en Suisse alémanique. Proche de la DGS allemande mais avec des variantes régionales propres à la Suisse.
Suisse alémaniqueUtilisée en Romandie, distincte de la LSF française malgré des similitudes. La Suisse possède ainsi au moins 4 langues des signes distinctes pour ses régions linguistiques.
Suisse romandeLangue pidgin utilisée lors d’événements internationaux comme les Jeux Olympiques des Sourds. N’est pas une vraie langue avec des locuteurs natifs — un outil de communication ad hoc.
Usage international ponctuelLa langue des signes n’est pas une traduction du langage parlé. C’est une langue qui pense en espace, en mouvement, en simultanéité — une fenêtre unique sur la capacité langagière du cerveau humain.
D’après William Stokoe, Sign Language Structure, 1960Ce que la neuroscience révèle
Les études en neuroimagerie ont fourni des preuves décisives que les langues des signes sont traitées par le cerveau exactement comme les langues orales — dans les mêmes régions, selon les mêmes mécanismes.
Mêmes aires cérébrales que les langues orales
L’IRMf montre que les langues des signes activent les aires de Broca et de Wernicke — exactement comme les langues parlées. Ce n’est pas le canal (oral ou gestuel) qui définit le traitement langagier, mais la structure linguistique.
Petitto & Marentette, Science, 1991Les bébés sourds babillent avec les mains
Des bébés sourds exposés à la langue des signes produisent un « babillage manuel » — des syllabes gestuelles répétitives — exactement au même stade de développement que les bébés entendants produisent leur babillage vocal. La preuve que le processus d’acquisition est universel.
Petitto & Marentette, Science, 1991Aphasie en langue des signes
Des personnes sourdes victimes d’AVC dans l’hémisphère gauche peuvent perdre leur capacité à signer — tout en conservant leurs capacités motrices des mains. La preuve que la langue des signes est traitée comme une langue, et non comme une activité motrice.
Poizner, Klima & Bellugi, 1987Asymétrie hémisphérique identique
Comme pour les langues orales, les langues des signes sont dominantes dans l’hémisphère gauche pour les aspects linguistiques, et dans l’hémisphère droit pour les aspects spatiaux non linguistiques. L’organisation cérébrale du langage est indépendante du canal de transmission.
Hickok, Bellugi & Klima, 1996Une histoire marquée par l’oppression et la résistance
L’abbé de l’Épée et la première école publique
À Paris, l’abbé Charles-Michel de l’Épée fonde la première école publique pour sourds au monde. Il observe les signes utilisés par les sourds parisiens et les codifie — posant les bases de ce qui deviendra la LSF.
Laurent Clerc exporte la LSF en Amérique
Laurent Clerc, sourd lui-même et formé à Paris, accompagne Thomas Gallaudet aux États-Unis et fonde la première école américaine pour sourds. La LSF fusionne avec les signes américains locaux pour donner naissance à l’ASL.
Le Congrès de Milan — la catastrophe
Le Congrès international de Milan, dominé par des entendants, vote l’interdiction de l’enseignement en langue des signes. L’oralisme s’impose pendant près d’un siècle. Les langues des signes survivent en clandestinité dans les communautés sourdes.
William Stokoe prouve que l’ASL est une langue
Sa publication Sign Language Structure est ridiculisée par ses collègues — y compris par des enseignants sourds conditionnés à considérer leur propre langue comme inférieure. Il faudra vingt ans pour que ses conclusions soient acceptées.
Reconnaissance officielle croissante
Plusieurs pays reconnaissent officiellement leurs langues des signes : Nouvelle-Zélande (2006), Finlande (2015), Allemagne (2002), Royaume-Uni (2022). En Suisse, la question reste en cours de débat au niveau fédéral.
🇨🇭 Statut juridique en Suisse — une situation complexe
DSGS — Deutsch-Schweizerische Gebärdensprache
Reconnue dans certains cantons alémaniques. Des efforts de documentation et d’enseignement existent à Zurich et Berne. La communauté sourde alémanique est historiquement bien organisée.
LSFSR — Langue des Signes Suisse Romande
Distincte de la LSF française. Des cours sont dispensés notamment à Genève. La reconnaissance officielle reste limitée au niveau cantonal. Le SRG SSR diffuse quelques contenus avec interprétation.
LIS & variantes
La région tessinoise utilise une langue des signes proche de la LIS italienne. Le romanche, langue minoritaire, ne possède pas de langue des signes propre documentée.
Les interprètes en langue des signes jouent un rôle fondamental dans l’inclusion des personnes sourdes dans la vie professionnelle, médicale, juridique et sociale. Comme pour toute paire de langues, leur formation est spécialisée, leur travail exigeant cognitivement, et leur présence dans les institutions, les hôpitaux et les événements publics est un enjeu d’accès universel — et de droits humains fondamentaux.
Sources et références
- Stokoe, W. C. (1960). Sign Language Structure: An Outline of the Visual Communication Systems of the American Deaf. University of Buffalo.
- Petitto, L. A., & Marentette, P. F. (1991). Babbling in the manual mode: Evidence for the ontogeny of language. Science, 251(5000), 1493–1496.
- Poizner, H., Klima, E. S., & Bellugi, U. (1987). What the Hands Reveal about the Brain. MIT Press.
- Hickok, G., Bellugi, U., & Klima, E. S. (1996). The neurobiology of sign language and its implications for the neural basis of language. Nature, 381, 699–702.
- Emmorey, K. (2002). Language, Cognition, and the Brain: Insights from Sign Language Research. Lawrence Erlbaum Associates.
- Fédération Suisse des Sourds. sgb-fss.ch
- Parlement fédéral suisse. Motions sur la reconnaissance des langues des signes. parlament.ch
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