De Jeanne d’Arc à Shakespeare : traduire les noms de personnes et ses subtilités

Par Pauline Housseau, supervisé par Zackary Baert et Tony Capuano

Comment traduire un nom de personne ? À première vue, la réponse semble évidente : un nom propre ne se traduit pas. Pourtant, en traduction, les anthroponymes soulèvent de nombreuses questions. Faut-il conserver le nom original ? Employer une forme française traditionnelle ? Transcrire un prénom ? Adapter le nom d’un personnage historique ? Et que faire lorsque l’on passe d’une langue à une autre pour désigner les habitants d’un pays ou d’une ville ?

La question est d’autant plus intéressante que les usages varient selon les langues, les époques et les types de documents. William Shakespeare reste William Shakespeare en français, mais Cristoforo Colombo devient Christophe Colomb. Comment l’expliquer ?

Le terme anthroponyme désigne un nom propre de personne. Il peut s’agir d’un prénom, d’un nom de famille, d’un nom dynastique, d’un surnom ou encore d’un nom de personnage réel ou fictif. Dans la plupart des cas, les noms de personnes ne sont pas traduits. Un document français mentionnera ainsi Barack Obama, Angela Merkel, Roger Federer ou Taylor Swift, sans chercher à adapter leurs noms. De même, un nom de famille comme Smith, Müller ou Rossi reste généralement inchangé lorsqu’il apparaît dans un texte traduit en français. Mais cette règle connaît de nombreuses exceptions, notamment lorsque la personne est historiquement connue sous une forme française consacrée.

On peut donc dire que lorsqu’il s’agit de traduire les noms de personnes, la règle générale est plutôt simple : on évite. Dans la plupart des textes, il convient de conserver le nom de la personne dans sa forme originale, afin de respecter son identité et d’éviter toute confusion.

Il existe toutefois de nombreuses exceptions, notamment lorsque les noms de personne désignent un personnage historique, un souverain ou une personnalité connue et possèdent une forme traditionnellement établie dans la langue cible. Par exemple, « Cristoforo Colombo » devient « Christophe Colomb », tandis que Guillaume le Conquérant est connu sous le nom de « William the Conqueror » de l’autre côté de la Manche. Dans ces cas, employer la forme consacrée dans la langue cible est généralement préférable, car elle est tout de suite parlante pour le lectorat et souvent plus adaptée à la phonétique de la langue cible.

Dans un texte contemporain, le nom complet d’une personne est normalement conservé : John Smith reste John Smith, et Maria Rossi reste Maria Rossi.

Mais certains personnages historiques possèdent une forme française traditionnelle. John peut ainsi devenir « Jean » ou inversement : Jean Calvin est généralement appelé John Calvin par les anglophones, tandis que John Lennon reste « John Lennon » pour nous francophones. Il en va de même pour Leonardo da Vinci, connu en français sous le nom de Léonard de Vinci, ou encore pour Jeanne d’Arc que les anglophones appellent Joan of Arc.

Les personnages historiques constituent d’ailleurs l’un des principaux cas où une adaptation est possible, voire attendue.

Les noms de souverains sont particulièrement révélateurs. Les rois et reines européens disposent souvent de formes françaises traditionnelles : Élisabeth II, Henri VIII, Jeanne Iʳᵉ de Castille ou Ferdinand d’Aragon. Par contre, on dira Juan Carlos Iᵉʳ ou de Felipe VI pour faire référence aux deux souverains espagnols contemporains.

Dans un texte contemporain, le nom complet d’une personne est normalement conservé : John Smith reste John Smith, et Maria Rossi reste Maria Rossi.

En outre, il faut être vigilant avec les noms de souverains car ils peuvent diverger en fonction des pays et entraîner des confusions. Par exemple, Charles Quint, que les anglophones connaissent sous le nom de Charles V, est appelé Carlos I par les hispanophones. Un manque de connaissances historiques pourrait causer un malentendu ou induire le lectorat en erreur, voire véhiculer de fausses informations.

De manière très générale, on constate que la tendance à traduire ou adapter le nom d’un personnage historique ou d’une célébrité s’est peu à peu estompée et que les noms contemporains sont bien davantage utilisés dans leur forme originale.

Les œuvres littéraires et audiovisuelles sont aussi un cas à part. Certains noms de personnages sont conservés, tandis que d’autres sont traduits. Dans les traductions françaises de la littérature anglophone, on peut ainsi rencontrer des personnages dont les noms restent identiques, comme Sherlock Holmes, Harry Potter ou James Bond.

À l’inverse, certains noms ont été adaptés pour préserver leur signification ou leur dimension humoristique. Dans les traductions françaises de Harry Potter, Neville Longbottom, dont le nom de famille a une signification particulière en anglais a fait l’objet d’une réflexion traductive particulière et a donné « Neville Longdubat ». Ainsi, le sens de l’anglais est restitué tout en gardant une phonétique et une graphie correspondant à celles des noms de familles francophones.

Lorsqu’un nom véhicule une information sur le personnage, le traducteur peut être amené à rechercher une solution qui produise un effet comparable dans la langue cible. La traduction des noms de personnes dans ce cas constitue un véritable défi que seul un traduction humain est en mesure de relever.

Lorsque le nom d’une personne est écrit dans un alphabet différent de celui de la langue cible, le traducteur doit déterminer comment le restituer en faisant en sorte qu’il soit phonétiquement et graphiquement adapté au public cible.

La translittération et la transcription sont deux opérations souvent amalgamées. La première consiste à substituer à chaque graphème d’un système d’écriture un graphème d’un autre système, indépendamment de la prononciation. Elle dépend donc du système d’écriture cible, mais pas de la langue. Par exemple, la lettre russe ч se translittère č, ce qui n’éclaire pas forcément le lectorat francophone sur sa prononciation. La seconde consiste à substituer à chaque phonème ou à chaque son d’une langue un graphème d’un système d’écriture. Elle dépend donc de la langue cible, un unique phonème pouvant correspondre à différents graphèmes suivant la langue considérée. La même lettre ч se transcrit tch en français et ch en anglais, ce qui correspond bien au même son, malgré deux écritures différentes.

Par exemple, le nom russe Лев Толстой, dont l’équivalent transcrit est Lev Tolstoï, a été francisé et donne Léon Tolstoï. Le nom arabe محمد علي peut être transcrit Mohamed Ali, même si plusieurs systèmes de transcription et plusieurs graphies peuvent coexister. Le penseur chinois Confucius, dont le nom personnel était Kong Qiu (孔丘) et le nom social Zhongni (仲尼), était aussi appelé respectueusement Kongfuzi (孔夫子 : « maître Kong »). C’est de ce dernier qu’est dérivé le nom latinisé « Conficius », choisi au XVIe siècle par des missionnaires jésuites en Chine.

Le choix de la forme appropriée dépend donc non seulement du système d’écriture d’origine, mais aussi des conventions propres à la langue cible, de l’usage et, pour les personnalités contemporaines, de la manière dont la personne écrit elle-même son nom dans l’alphabet latin. Une même personne peut ainsi être désignée par des formes différentes selon les langues et les systèmes de translittération utilisés.

La traduction des noms de personnes constitue un domaine à part entière de la traduction. Traduire, dans ce cas précis, ne signifie pas nécessairement modifier un nom. Il peut s’agir de le conserver, de retrouver une forme française consacrée, de transcrire un prénom ou d’adapter un surnom. Ces décisions reposent sur l’usage dans la langue cible, la culture, voire même sur la situation socio-politique du pays concerné et, de manière générale, sur le contexte dans lequel s’inscrit la traduction.

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